En pleine Amazonie, 16 000 ouvriers consolident l'avenir énergétique du Brésil
Extraits du monde du 12 sept 10
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Porto Velho (Brésil), envoyé spécial
La pluie diluvienne qui s'abat sur le rio Madeira, dans l'Etat brésilien de Rondônia, à quelques centaines de kilomètres de la frontière bolivienne, annonce la fin de la saison sèche en Amazonie. Il faut attendre que l'averse, la première depuis plusieurs mois, s'estompe pour prendre la mesure de la largeur de cet affluent de l'Amazone : 1 kilomètre environ, bordé d'une forêt tropicale, dense, quasi inextricable.
C'est dans cet environnement hostile, à une centaine de kilomètres de Porto Velho, la capitale de l'Etat, que GDF Suez s'est lancé dans un chantier titanesque pour construire le barrage de Jirau, le troisième plus grand du Brésil. En mai 2008, le groupe français, à la tête d'un consortium, a remporté l'appel d'offres pour construire et exploiter cet ouvrage d'une puissance de 3 450 MW - l'équivalent de deux EPR, le réacteur nucléaire de troisième génération -, capable de fournir de l'électricité à dix millions de personnes.
L'enjeu pour le Brésil est crucial : la consommation d'énergie croît de 5 % par an, presque autant que le PIB, qu'on annonce à + 7 % en 2010. En fournissant 65 % des besoins en électricité, l'énergie d'origine hydraulique joue ici un rôle majeur. A Jirau, la production devrait débuter en 2012. Le chantier, lui, est au milieu du gué. Dans une partie du lit de la rivière asséché artificiellement, des dizaines de camions bennes et de pelleteuses s'activent tels des insectes pour extraire des milliers de tonnes de terre et de roches. Concassées sur place dans deux usines édifiées ex nihilo, elles sont directement transformées en béton, utilisé pour la structure du barrage, doté de 46 turbines géantes encadrées par seize piliers hauts comme l'Arc de triomphe. L'ampleur du chantier est impressionnante, mais, plus encore, c'est la logistique nécessaire qui a de quoi couper le souffle.
"A proximité d'infrastructures routières, le projet n'aurait rien d'inédit ; mais en plein coeur de la forêt amazonienne, tout se complique", explique Enrique, l'un des ingénieurs de Tractebel Energia, filiale brésilienne de GDF Suez, qui supervisent le chantier. Pour la partie adossée à la rive gauche, tout a dû être acheminé par barge, faute de pont et de voie de communication. Sur la rive droite, la ville la plus proche, Porto Velho, est à plus de deux heures de route.
Plus de 16 000 personnes travaillent sur le site. Sur la route en terre rouge menant au chantier, les bus se succèdent à rythme soutenu pour organiser la rotation des équipes. "Une bonne moitié est originaire de Rondônia, les autres arrivent d'un peu partout au Brésil", précise Flavio Marques, patron de Tractebel Engineering. Une grande partie loge en bordure du site. Ils travaillent six jours sur sept pour 1 000 dollars net, soit 786 euros (contre environ 400 dollars pour le salaire minimum). L'alignement des bungalows lui donne des allures de camp militaire. "Chacun est équipé de climatisation, ce qui n'est pas forcément le cas sur d'autres chantiers, souligne Enrique. C'est très important pour faire venir la main-d'oeuvre et la fidéliser."
Un soin particulier est également apporté à la nourriture, bien que les statistiques de la cafétéria donnent le tournis. Sa responsable, Milena, à peine 30 ans, est chargée de servir 46 000 repas par jour. Dix tonnes de viande, 5 tonnes de riz, 500 kg de fruits et autant de légumes sont engloutis quotidiennement.
Une telle logistique a un impact important sur l'écosystème de la zone, sur le plan tant humain qu'environnemental. Toutefois, Jirau est un barrage dit au fil de l'eau : c'est le courant de la rivière, dont le débit peut monter jusqu'à 46 700 mètres cubes par seconde en pleine saison des pluies, qui fait tourner les turbines. Du coup, le réservoir qui permet de réguler la puissance du barrage ne couvre "que" 258 kilomètres carrés, dont 135 sont constitués par le lit d'origine de la rivière.
Le village de Mutum Parana a dû toutefois être déplacé à quelques kilomètres. Rebaptisée Nova Mutum Parana, la localité accueille désormais 1 600 foyers. Certains sont d'anciens villageois, d'autres ont été attirés par les promesses de décollage économique de la région une fois que le barrage fonctionnera. La ville-champignon a des allures de Far West : sept églises sont en cours de construction et une école flambant neuve a été inaugurée par Lula da Silva, le président du Brésil, en personne. Des centaines de maisons en dur bordent les rues goudronnées et dotées de l'éclairage public. L'édification de la ville est prise en charge dans le cadre de l'investissement total de 3,3 milliards d'euros. Elle fait partie des 33 programmes environnementaux et sociaux qui accompagnent le projet ; 350 millions d'euros y sont consacrés. Une partie a aussi servi à protéger la faune locale.
Jirau deviendra-t-il une nouvelle frontière de développement économique ? La question reste en suspens. Car une fois achevé, le barrage n'emploiera que 500 personnes. Il faudra convaincre d'autres investisseurs de s'installer dans un endroit qui, malgré tout, reste au milieu de nulle part.