«La construction de la démocratie brésilienne n'est pas terminée»

Publié le par jean Cléroux

«La construction de la démocratie brésilienne n'est pas terminée»

Extrait Médiapart

 

Alors que Lula reçoit, ce mardi 26 septembre, le titre de docteur honoris causa à Sciences-Po, Mediapart publie dernier volet de la série consacrée au Brésil: un entretien avec Gilberto Carvalho, homme de confiance de l'ancien président, aujourd'hui bras droit de Dilma Rousseff. Philosophe, issu du mouvement ouvrier catholique, désormais secrétaire général de la présidence, Carvalho est un fervent défenseur de l'intégrité du personnel politique. Pour Mediapart, il balaye les progrès accomplis dans les années Lula et dessine les perspectives d'un pays toujours à la recherche de la justice sociale. 

Proche de la théologie de la libération, il a présidé le mouvement œcuménique Foi et politique. Il est également proche du mouvement d'éducation populaire, a participé à la formation politique du monde syndical ainsi qu'à la fondation de la Centrale unique des travailleurs (CUT), un syndicat brésilien. Il joue un rôle important dans les relations du gouvernement avec les mouvements sociaux et les différents représentants de la société civile.

Entretien réalisé par Marilza de Melo Foucher.

Que représente pour vous l'exercice du pouvoir?

Pendant les huit années passées aux côtés de l'ancien Président Lula, alors que j'étais chef de son cabinet, j'ai énormément appris. J'ai appris, par exemple, qu'il existe, dans la société brésilienne, une distinction très forte entre le gouvernement et le pouvoir. J'avais déjà cette perception, mais vivre chaque jour avec le président de la République m'a conforté en ce sens. Faire partie du gouvernement, c'est en réalité très différent que de participer aux hautes sphères du pouvoir. Dans un pays comme le Brésil, où il existe de profondes inégalités, le pouvoir réel se concentre encore largement dans les mains de l'élite économique, au sein du capital financier, des grandes sociétés et des grands propriétaires terriens.
Faire partie du gouvernement signifie un mélange d'angoisse et d'anxiété face aux difficultés rencontrées pour mettre en œuvre les projets que nous portons, mais également beaucoup de bonheur de voir les choses changer, en particulier au bénéfice des plus démunis. Mais nous devons toujours garder à l'esprit qu'un gouvernement n'est que transitoire, il a une fin. Nous avons à vivre avec cette limite et les contingences de chaque situation tout en n'abandonnant jamais notre idéal, ni la perspective d'une transformation plus large de la société, pour laquelle nous continuerons à nous battre, à la fin du gouvernement, où que nous soyons.


Quelle vision avez-vous de la politique brésilienne d'aujourd'hui?
J'ai commencé mon activité politique alors que le Brésil vivait sous la dictature militaire. Depuis cette époque, la culture politique du pays a énormément changé, elle a conduit à l'émergence des mouvements sociaux et à la naissance du Parti des travailleurs, des syndicats et des organisations de travailleurs ruraux. La démocratisation du pays a connu des moments très importants, comme la lutte pour l'élection directe du président de la République et les actions des mouvements sociaux pour influencer la rédaction de la nouvelle constitution, promulguée en 1988. Mais la construction de notre démocratie n'est pas terminée et doit continuer à être étendue et approfondie.

L'élection du Président Lula, en 2002, a eu une signification symbolique particulière dans ce processus, dans le sens de la participation, des changements de priorités et de l'extension de la citoyenneté, en intégrant de nouveaux droits et des enjeux de société qui étaient invisibles ou marginalisés dans la vie politique. Mais il reste des problèmes graves tels que la corruption endémique et le clientélisme, nous devons y faire face au jour le jour parce qu'ils sont enracinés depuis longtemps dans notre culture politique. Il est donc important de rechercher une participation sociale croissante, c'est un outil très efficace pour changer cette culture, avec d'autres facteurs essentiels tels que la démocratisation des médias et l'éducation à la citoyenneté.

Du point de vue de la démocratisation économique, le gouvernement de Lula a permis de réduire la pauvreté et les inégalités, avec le renforcement des politiques de redistribution et avec la lutte contre l'exclusion sociale, d'une manière sans précédent dans le pays. Le résultat le plus visible de cette politique a été que 28 millions de Brésiliens ont quitté le seuil de pauvreté extrême et 36 millions ont été inclus dans la nouvelle classe moyenne. Ces politiques ont élargi considérablement le marché de la consommation intérieure. Cela a permis au Brésil d'être en situation favorable pour résoudre la crise financière internationale en provenance des États-Unis en 2008. Cependant, les inégalités sociales demeurent un sérieux problème au Brésil. Ainsi, la Présidente a récemment lancé le programme Brésil sans misère, afin d'inclure définitivement les 16 millions de Brésiliens qui sont encore en dessous du seuil de pauvreté. Il est également important de noter le début de la deuxième phase du programme Minha Casa, Minha Vida (Ma maison, Ma vie), qui va assurer un logement adéquat pour les personnes les plus pauvres.

Dilma Rousseff est consciente du rôle du gouvernement dans la gestion de l'économie brésilienne pour assurer le développement durable du pays. Dans ce contexte, il est essentiel de poursuivre le travail du Plan d'accélération de la croissance, connu sous le sigle PAC. Notre objectif est de réunir les conditions pour répondre aux événements internationaux, tels que la Conférence Rio +20 l'an prochain, la Coupe du monde de football en 2014 et les Jeux olympiques en 2016.

 

Quelles difficultés faut-il surmonter aujourd'hui pour réaliser une véritable réforme politique au Brésil ?

La réforme politique est une vieille revendication, qui apparaît à plusieurs reprises dans notre société, d'une façon dispersée et peu organisée. La nécessité de changer le système politique apparaît principalement dans le processus électoral. Les déséquilibres les plus évidents sont ceux de la représentativité et l'utilisation frauduleuse des ressources. Un des freins majeurs est la réticence de beaucoup de personnes occupant les espaces de pouvoir et qui n'ont aucun intérêt à changer les règles qui leur ont permis de créer des réseaux d'influence. Actuellement, la réforme politique est de nouveau à l'ordre du jour du parlement. Dilma Rousseff estime que c'est le lieu approprié pour ce débat porteur d'un changement qui devrait réunir la représentativité et la légitimité des aspirations de l'immense majorité des citoyens. Quoi qu'il en soit, j'ai la conviction que la maturité du processus démocratique au Brésil nous donne une base solide pour prendre des mesures importantes vers la consolidation de la citoyenneté. 

Parmi les autres difficultés auxquelles nous faisons face, notons, entre autres choses, notre volonté d'instituer des règles de financement public des campagnes électorales et de passer, lors des élections parlementaires, du vote individuel au vote par liste. La fin de la campagne électorale parlementaire axée sur les candidatures individuelles peut renforcer les partis politiques et les transformer en espaces démocratiques de plus large participation. Associé au financement public, ce changement pourrait énormément réduire l'influence du pouvoir économique dans le processus électoral et créer des conditions plus équilibrées de concurrence entre les parties de la société qui ne sont pas adéquatement représentées. Ces groupes sont généralement ceux qui ont besoin de changements sociaux pour que leurs besoins soient satisfaits.

D'autre part, le Brésil a une culture politique héritée de sa formation coloniale et esclavagiste. Une culture dont les principales caractéristiques sont le physiologisme, le patronage, le clientélisme. Ce sont ces facteurs qui nous poussent à avoir, par exemple, une participation dérisoire et disproportionnée de larges secteurs de la société comme les femmes et les Noirs. Surmonter cet héritage, qui est étroitement lié à l'inégalité économique et sociale qui existe encore au Brésil, est un travail de nombreuses décennies. Toutefois, si le chemin est long, le parcours est extrêmement clair pour nous. C'est la poursuite incessante de la démocratie et de la justice sociale, le renforcement de l'immense potentiel de notre peuple, l'utilisation équilibrée du grand patrimoine naturel et environnemental du Brésil et la mise en œuvre d'un développement qui profite à la grande majorité des Brésiliens. C'est de léguer un meilleur espoir et un avenir aux nouvelles générations.

Comment conserver son intégrité lorsqu'on est au pouvoir?

Lorsque l'on parle de la culture du pouvoir politique, nous parlons de la représentation de la société tout entière, ce qui implique inévitablement un rituel qui est important pour donner une cohésion à ce pays et unifier les efforts de la société autour d'objectifs communs. Mais l'exercice du pouvoir a souvent tendance à tromper, à coopter et corrompre. Il existe également des tentatives de séduction de la part des acteurs économiques pour mettre leurs intérêts avant les intérêts collectifs de la société. Ainsi, ceux qui sont engagés dans la transformation et l'amélioration de la société doivent voir le pouvoir comme un service. Cette attitude est une façon d'assurer l'intégrité de ceux qui exercent le pouvoir. Et j'ai la chance de voir cette attitude adoptée par des gens comme Lula, Dilma et bien d'autres. Mais la règle ne s'applique pas seulement à ceux qui font partie du gouvernement.

Elle s'applique également à ceux qui travaillent pour l'Etat. Malgré tous ses problèmes, le Brésil a maintenant un personnel très qualifié, compétent et engagé dans un grand esprit républicain. Ces personnes reçoivent, généralement, dans la fonction publique, un salaire très bas comparativement à ce qui est payé dans le secteur privé. Mais elles restent fermes dans la défense de l'État et des intérêts publics.
Alors je dis souvent que la politique est un prolongement de nos attributs personnels. Elle s'appuie sur nos vertus et nos faiblesses. Ainsi, la politique peut changer le comportement des gens pour le meilleur ou le pire. Par le fait que la politique a une relation directe avec l'exposition publique et la gestion d'intérêts contradictoires, il y a des gens vaniteux ou mesquins qui s'en nourrissent.
Mais le contact avec les problèmes réels de la société et la lutte du peuple, dans la construction de sa vie et des familles qui le composent, est toujours un facteur très positif pour ceux qui doivent prendre des décisions qui vont toucher de nombreuses personnes.
Pour ceux qui ont des yeux pour voir la beauté de la solidarité humaine dans la constitution de réseaux sociaux, il y a toujours une lumière pour éclairer les difficultés et indiquer les meilleurs itinéraires.

 

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Publié dans nouvelles du Brésil

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