lettre d'un ami brésilien
Bonjour ...
...En ce moment, nous sommes, comme vous sans doute, branchés sur Haïti. La France a le culot de dire qu'elle remet la dette de Haïti alors que la France l’a spolíé pendant des siècles.
Un de nos grands chanteurs, Gaetano Veloso, a chanté « Haïti, c´est ici ! » Ici : au Brésil.
Après une longue sécheresse dans le Nordeste brésilien, des pluies torentielles ont atteintes le sudeste (Rio d´abord puis São Paulo) et le sud. Et cela dure depuis des mois. Les média ont surtout parlé des touristes victimes, mais ce sont aussi et surtout plus de cent cinquante personnes pauvres qui sont mortes et d’autres, par dizaines de milliers, qui ont tout perdu, abandonnées la plupart du temps à leur sort.
Devant la catastrophe, la générosité des gens est incroyable ; les gouvernements, eux, font des promesses, mais passent les mois et les années...
La lutte pour la vie reprend quand même vite le dessus. Peu à peu, des politiques d´habitation un peu meilleures se mettent en place.
C´est tellement vrai que le Brésil s´en sort peu à peu. Même s´il laisse à la dérive des millions de personnes, la solidarité avec Haïti est ici complète et va bien au-delá du coup de coeur. Le gouvernement engage un budget pour Haïti bien supérieur à ce que promet la France, avec l´appui total de la population et de tous les partis politiques, ce qui est rare.
Et pourtant, tous les jours dans les mails que je reçois défilent les tragédies du développement à la brésilienne qui font les délices du Forum Economique de Davos où l’on vient de consacrer notre président « Leader global ». Avec quand même un petit bémol à la clé : « Moins d´Etat, Monsieur Lula. Vous payez trop bien vos fonctionnaires et donnez trop d´importance à vos entreprises publiques. Laissez le marché créer de la richesse que vous pourrez redistribuer ... après qu´on se soit servi ». Oui, d´accord, ce bout de phrase, c´est moi qui l´ajoute, mais pas sans motif.
Voyez plutôt. Ça fait déjà plus de vingt ans que je suis conseiller des mouvements sociaux et des organisations populaires de la routeTransamazonienne, dans la région de la petite ville d´Altamira, sur le fleuve Xingu, dans l´Etat du Pará, oú je me rendais donc régulièrement. Le gouvernement veut y construire un barrage hydroélectrique – Belo Monte - qui sera le troisième au monde en importance.
Cette énergie intéresse au plus haut point les entreprises multinationnales qui exploitent dans l´Etat des mines de bauxite. Elles y ont dans la foulée des usines productrices d´alumine dont l´augmentation de capacité dépend de la disponibilité en electricité. C´est aussi une affaire juteuse pour les grands Groupes de Génie Civil car, pour diminuer la taille du lac de retenue, on va creuser des tunnels et des canaux qui conduiront une partie des eaux vers une autre usine. Cela représentera presque l´équivalent de ce qu´on a déplacé de terre et de roches pour construire le canal de Panamá.
Or, le régime des eaux du Xingu est saisonnier: énormément d´eau à la saison des pluies et très peu l´autre moitié de l´année. Les spécialistes que nous avons réussi à mobiliser sont unanimes à dire que Belo Monte ne sera rentable que si on construit en amont d´autres retenues d´eau. Le gouvernement affirme que ces barrages ne se feront pas. On a hélas l´habitude des mensonges officiels ; et puis, ce gouvernement n’a plus qu’un an à vivre.
J’ajoute que le Xingu, un des joyaux de l’Amazonie, est le fleuve sacré de plusieurs peuples indigènes qui habitent son bassin et ne veulent pas du Belo Monte. Autour du barrage, des milliers de gens vont tout perdre. « On ne fait pas d´omelette sans casser des oeufs », dit un haut dirigeant adepte de la haute cuisine; « Comment voulez-vous que quelques milliers de personnes empêchent le bien-être de 180 millions de brésiliens ? », nous sermonne un autre.
Les lois sur l´environnement obligent les entreprises à faire quelques modifications à leur projet et à en promettre d´autres. Pour les gens, ce ne sont guère que des promesses , et des promesses de simples compensations. Bien d’autres cas nous montrent que ces promesses ne sont guère tenues. Et nos héroïnes d´Altamira, Antônia Mello et Antônia Martins, qui conduisent la résistance, sentent leur vie menacée.
Comme on les comprend ! Dema, qui, il y a dix ans, luttait déjà contre ce barrage et contre les voleurs de terre, a été á l´époque assassinée. A deux pas d´ici (deux heures de voiture à la saison sèche), c´est mon amie, soeur Dorothy, qu´on a tuée en 2005 et c´est aujourd´hui une autre religieuse, Jane, qui est menacée.
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Je vais traduire maintenant, ci-après, le discours improvisé que j´ai fait quand on m´a donné un prix, l´an dernier., le Prix João Canuto des Droits Humains, décerné, à quelques personnes chaque année, par une association d´artistes brésiliens : le Mouvement Humains Droits (MHUD)
« Quand j´ai demandé à Generosa pourquoi le MHUD m´avait choisi pour recevoir ce prix, elle m´a répondu que c´était à cause de ma lutte pour les droits humains liés à l´environnement. Je crois que cette lutte, bien avant qu´elle soit la mienne, est celle de beaucoup d´autres, absents, mais qui méritent tout autant ce prix, et que j´invite à occuper symboliquement le plateau.
Osvaldino Viana de Almeida, appelé le Prophète, leader de Afuá, commune sentinelle de l´Amazone, défenseur de eaux, des forêts et du peuple, assassiné en 2001, après avoir été sauvagement torturé ;
Vous, caciques du Peuple Cinta Larga, que je ne nomme pas ici pour ne pas attirer davantage l´attention sur vous, qui souffrez déjà tant de procès, vous qui êtes les héritiers sans héritage de vos parents et grands parents, assassinés par les blancs, vous qui êtes maintenant enchaînés au diamant devenu votre perdition.
Cacique Xavante Damião, de la Terre Indígène Marawatsede, reconquise après 40 ans d´exil. Dans un petit coin de Terre dévastée, sous la bâche, sans perspective de planter, de cueillir, de chasser et de pêcher, acculés par les voleurs de vos terres et par la police, vous étiez 500, épuisés par huit mois de campement au bord de la route.Et vous disiez : « Nous sommes comme des petits poussins perdus dans la cour, Mais nous voulons récupérer toute la terre de nos ancêtres» ;
Ademir Alfeu Federicci, o Dema, coordinateur du Mouvement de la Transamazonienne et du Xingu, assassiné le 25 août 2001 dans sa maison et devant sa famille. Tu dénonçais la coupe illégale et la vente du bois, Electrobrás, les politiciens et les entreprises qui voulaient imposer Belo Monte de manière autoritaire et arbitraire ;
Irmã Doroty, soeur missionaire de Notre Dame et leader de la commune d´Anapú, tes compagnes et tes compagnons des Projets de Développement Durable pour lesquels vous vous battiez;
Jeffer Castelo Branco et Marcio Antonio Mariano da Silva, da ACPO - Associação de Consciência à Prevenção Ocupacional, vous qui avec vos compagnons avez affronté Rhodia, laquelle a contaminé les terres basses de Santos, vous qui maintenant assumez la lourde tache de dénoncer le lobby de l´industrie chimique brésilienne qui nie ses responsabilités ;
Fernanda Giannasi, courageuse inspectrice du travail ainsi que les hommes et femmes membres de l´Association des Exposés à l´Amiante, vous dont la lutte tenace fait de vous non pas des victimes, mais des vainqueurs ;
Raquel Rigotto et Islene Ferreira Rosa, chercheuses guerrières, vous qui avez élaboré, à la demande du Ministère Public et de l´Université Fédérale du Ceara, un rapport sur les graves dommages que l´entreprise Agripec/Nufam, productrice de pesticides pour l´agriculture, a causé à la santé des habitants de la communauté locale ; vous qui êtes maintenant poursuivies en justice par l´entreprise à cause de votre rapport ;
Jeovah Meireles, géographe, grand défenseur des peuples du littoral du Céara, poursuivi en justice par deux sociétés : Ypioca, qu’il a dénoncé parce qu’elle pompait sans interruption l’eau du Lac Enchanté, lac sacré des Jenipapo-Kanindé, et qu’elle poluait les eaux souterraines de la Terre Indígène avec le vinhoto, (sous-produit de la production de sucre et d‘alcool) ; de même à l’égard d’une autre entreprise qui veut construire la Cité Nova Atlântica, la Cancun mexicaine en terre céarense, dans la Terre Indigène Tremembé de São José et Buruti. Tu avais effectué des études qui montrent que ce projet entrainerait la destruction du littoral et du peuple Tremembé ;
Le paysan sans terre Valmir Mota de Oliveira, exécuté par une milice armée dans le Centre d´Expériences de la transnationnale Syngenta, à Santa Tereza do Oeste, dans le Paraná, quand le Mouvement des Sans Terre faisait une manifestation dénonçant la réalisation d´expériences illégales avec des semences OGM de maïs. Hier, on célébrait à Curitiba une messe pour le second anniversaire de sa mort.
J´invite à se faire présents les membres du Réseau Brésilien de Justice de l´Environnement et ceux de la Plateforme des Droits Humains Economiques, Sociaux et Culturels, vous qui clamez sans arrêt pour la Justice et le Droit.
Humains Droits Humains. Trop humains ! On proclame l´universalité des droits humains, mais on cherche à les réduire à l´aide humanitaire. Au nom de leur universalité, on nie leurs droits aux victimes d´injustices.
On demande aux quilombolas d´oublier l´esclavage, car est venue l´abolition qui leur a donné les mêmes droits qu´aux blancs, dans cette grande nation miscigénée. Au nom de ces droits universels, on veut qu´ils renoncent à leur droit au morceau de terre oú leurs ancêtres se sont réfugiés. Il ne manque plus que de les accuser de racisme quand la proposition de Statut qui reconnaîtrait leurs droits est appelée de « racialiste », car elle ferait d´eux, prétendument, des privilégiés par rapport à d´autres groupes sociaux.
Et les peuples indigènes, les petits pêcheurs des bords des rivières, les paysans de la transamazonienne et du Xingu que Dema et Dorothy défendaient, et tant d´autres avec eux. Au nom de notre droit au développement, à une énergie abondante, à la consommation qui met à égalité le Brésil et la classe moyenne (nous) avec le standart de consommation des pays du Nort, leurs droits leur sont niés.
Voyez pourtant comment les droits humains, quand on les associe à l´environnement, en même temps qu´ils enracinent l´humanité dans ce qu´elle a de meilleur dans son passé et dans son présent, annoncent le futur.
La dernière fois que je t´ai rencontrée, Dorothy, c´était dans une salle mal éclairée, dans une nuit obscure, un garde armé à la porte, toi et un petit groupe de compagnons des Projets de Développement Durable que vous développiez, racontant vos projets de vivre et de produire sans détruire la forêt et la terreur qu´on vous imposait; comment les voleurs de terre (grileiros) avaient tiré au fusil sur la maison de l´un, essayé d´écraser sur ces pistes étroites un autre, menacé de morts un bon nombre...
Tu as commencé à raconter comment un de ces malfaiteurs avait coupé la forêt dans un lot de centaines d´hectares, qu´il disait lui appartenir, avançant en cercles à partir de la périphérie en direction du centre du terrain. Au début, les oiseaux et les autres animaux fuyaient vers la forêt tout autour, mais au fur et à mesure du déboisement, ils se réfugiaient au centre du terrain encore intact. Le grileiro n´a pas coupé ce tout petit bois isolé au centre du terrain. Après des semaines d´attente pour que le bois coupé sèche, quand ce grileiro a mis le feu, on écoutait de loin les cris de désespoir des animaux. A ce moment de votre récit, les larmes venaient à tes yeux et à ceux de tes compagnons, vous, qui, juste avant, me racontiez sans sourciller les atrocités dont vous-même étiez victimes.
Cette nuit là, en même temps que vous nous rappeliez le sacré de la vie, vous nous transmettiez un message: ceux qui voulaient vous détruire, vous, vos projets et la forêt et en finir ainsi avec notre merveilleuse diversité biologique et humaine c´est notre futur à tous qu´ils étaient en trains de détruire.
Quand les habitants et les travailleurs de banlieues protestent contre les contaminations industrielles; quand les peuples indigènes, riverains, pêcheurs, cueilleurs, paysans s’élèvent contre de nouvelles routes en forêt, contre des barrages et des exploitations minières, des ports, des resorts, etc., ils défendent ainsi non seulement leurs droits, mais aussi notre droit collectif à un futur vivable, pour une terre qui soit à tous, mais chacun à sa manière. C´est aussi celà que nous célébrons.
Notre clameur et notre action pour les Droits Humains ne peuvent être seulement des attitudes individuelles. Nous ne pouvons nous faire écouter vraiment que si nous nous unissons, multipliant ainsi nos forces. C´est pour ça que le MHUD et ce Prix sont si importants. Cette célébration nous réunit et nous remplit de force et d´espoir d´un monde de plus de justice. Merci au MHUD pour me donner la chance de partager ce moment. »
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Rio de Janeiro février 2010
JP L